Clément Ader : Deezer avant l’heure !

Certaines images d’enfance peuvent influencer toute une vie. Pour Clément Ader, cette image est celle du moulin de ses grand-parents. Fasciné par son fonctionnement et doué avec les machines, le jeune Clément Ader va alors embrasser une carrière d’ingénieur et imaginer de nombreuses inventions.


Clément Ader, un inventeur fécond en avance sur son temps


Né en 1841 non loin de Toulouse, Clément Ader se montre un élève brillant. Il est en particulier un dessinateur talentueux, qualité essentielle pour un inventeur à cette époque. Après avoir obtenu son baccalauréat (à 15 ans), il obtient son diplôme d’ingénieur à l’âge de 20 ans.


En 1867, Paris accueille l’Exposition universelle. Clément Ader n’y manque évidemment pas et découvre alors le vélocipède de Pierre Michaux, première bicyclette à pédale inventée 5 ans auparavant. Ader y apporte des améliorations : il allège le cadre en utilisant des tubes creux, et surtout il ajoute une bande de caoutchouc autour de la roue pour améliorer l’adhérence et la tenue de route. Le pneu en caoutchouc proprement dit ne sera inventé que quelques années plus tard, en 1887, par l’écossais John Boyd Dunlop. Dès l’année 1868, Clément Ader commercialise ces améliorations et le trapéziste Jules Léotard (superstar de l’époque) remporte des courses et vante ce vélocipède. Malheureusement la guerre de 1870 l’empêche de tirer tous les bénéfices de son invention.


Ce n’est qu’en 1881 que Clément Ader met au point l’invention qui le rendra riche : le théâtrophone. Après l’invention du téléphone par Graham Bell en 1876, Paris se dote de son premier réseau téléphonique en 1879. Clément Ader a alors l’idée d’installer des micros de chaque côté de la scène de l’Opéra Garnier pour retransmettre les représentations par téléphone. Les mélomanes peuvent ainsi, moyennant quelques francs, écouter l’opéra depuis chez eux. Clément Ader est en quelque sorte l’inventeur du premier service de streaming ! Avec le développement du service, d’autres salles ont commencé à diffuser leurs spectacles, notamment la Comédie Française, et d’autres pays européens ont commencé à s’équiper de ce système. De Marcel Proust à Edmond Rostand, nombre de célébrités de l’époque essayent le dispositif. Dans ses Choses vues, Victor Hugo écrit à son propos :

“Nous sommes allés avec Alice et les deux enfants à l'hôtel du Ministre de la Poste. C'est très curieux. On se met aux oreilles deux couvre-oreilles qui correspondent avec les murs, et l'on entend la représentation de l'Opéra, on change de couvre-oreilles et l'on entend le Théâtre-Français, Coquelin, etc. On change encore et l'on entend l'Opéra-Comique. Les enfants étaient charmés et moi aussi.”


Affiche pour le théâtrophone par Jules Chéret, 1896


Cette invention aura ainsi beaucoup de succès pendant une cinquantaine d’années, permettant à Clément Ader d’acquérir une fortune confortable et des contacts hauts placés qui lui seront utiles pour développer l'œuvre de sa vie : l’Avion.


Clément Ader et ses Avions : l’Eole, le Zephyr, et l’Aquilon


Fort du succès du théâtrophone, Clément Ader se lance dans un pari fou : la conception d’un engin volant plus lourd que l’air, qu’il appellera “Avion”. En effet, si les aéronautes pouvaient déjà s’élever grâce aux montgolfières (dont nous vous parlions ici), il n’existait pas encore d’appareil volant plus lourd que l’air. Ainsi l’Avion I, baptisé Eole d’après le dieu des vents de la mythologie grecque, est le premier prototype d’engin volant conçu par Clément Ader en 1890. Pour cela, il s’inspire du vol plané des chauve-souris, qu’il observe dans sa volière privée. Pour sa propulsion, l’Eole peut également compter sur un moteur conçu par Ader et particulièrement performant pour l’époque : ce moteur à vapeur de 4 cylindres développe une puissance de 20 chevaux pour un poids de seulement 51 kg. À titre de comparaison, le moteur utilisé par les frères Wright 13 ans plus tard avait une puissance de 12 chevaux pour 76 kg ! Ainsi équipé et construit en bois, bambou et soie, l’Eole pèse autour de 167 kg et possède une envergure de 13,70 m.

Dessin technique de l’Avion I Eole


Le 9 octobre 1890, Clément Ader teste l’Eole sur une piste de 200 m de long et effectue un vol à quelques centimètres du sol sur une cinquantaine de mètres. Ce fait est contesté. En effet, sans autre témoin et en se contentant de relever les empreintes de roues de l’engin dans le sol, il est difficile d’attester avec certitude de la réalité de ce vol. Quoi qu’il en soit, Clément Ader convainc l’armée et le ministère de la Guerre de financer ses travaux sur un Avion II et un Avion III baptisés respectivement Zéphyr et Aquilon (là encore, d’après des dieux liés au vent dans la mythologie grecque).


L’Avion II est rapidement abandonné pour développer directement l’Avion III, que Clément Ader améliore à partir des deux modèles précédents. L’armée lui demande notamment de pouvoir embarquer deux personnes : pilote et observateur. Équipé cette fois-ci de deux moteurs qui actionnent deux hélices séparément pour pouvoir diriger l’appareil, l’Avion III est le plus abouti des prototypes d’Ader. Malheureusement, une démonstration devant l’armée en 1897 se montre décevante et l’avion, proche de voler mais incontrôlable, se retourne sur la piste. Le ministère de la Guerre arrête de financer Clément Ader, qui ne pourra alors jamais développer l’Avion IV.


L’Avion III Aquilon de Clément Ader


Ader se reconvertit alors dans l’automobile, où ses moteurs très performants à l’architecture en V (encore une de ses inventions) lui permettent de remporter plusieurs prix. Il travaille également sur des projets divers comme le développement d’une embarcation glissant sur l’eau, ancêtre des aéroglisseurs.


Clément Ader, pionnier de l’aéronautique et du biomimétisme


Si Clément Ader est communément considéré comme un des pères de l’aviation, la réalité de ses vols a fait l’objet de nombreuses controverses. Le nombre réduit d’essais et de témoins d’une part, ainsi que les bonds timides accomplis par son dernier prototype ne plaident pas en sa faveur. Clément Ader ne parle d’ailleurs lui-même pas, à proprement parler, d’envol avant qu’un autre aviateur, Alberto Santos-Dumont, ne réussisse le sien en 1906.

Le nœud de la controverse réside peut-être dans la définition que l’on veut donner au vol. S’il semble admis que les appareils de Clément Ader ont quitté le sol, il est aussi quasi-certain qu’ils étaient parfaitement incontrôlables une fois en l’air. Wilbur Wright, un des deux frères pionniers de l’aviation, écrira au sujet de l’Aquilon :


“Je suis allé voir l'appareil d'Ader et me suis procuré une échelle pour l'examiner de plus près. Il n'existe aucune possibilité de réglage en vol si ce n'est la manœuvre d'avant en arrière au moyen d'une vis sans fin et c'est quelque vingt ou trente tours qui sont nécessaires pour modifier la position des ailes... La machine entière est d'un ridicule achevé.”


Finalement, la force de Clément Ader aura aussi été sa faiblesse. Sa démarche pour créer une machine volante plus lourde que l’air a été de s’inspirer des animaux volants, également plus lourds que l’air. C’est pour cela qu’il s’est procuré une volière pour observer le vol plané des roussettes des Indes, de grandes chauve-souris, et que la forme des ailes de ses Avions est si évocatrice. Malheureusement, Clément Ader avait peut-être une conception trop simple du vol, et négligé la complexité de la nature : voler chez les oiseaux ou les chauve-souris n’est pas seulement une affaire d’aile, mais aussi de contrôle, perfectionné avec finesse par des milliards d’années d’évolution.


Chauve-souris roussette (noire) ayant inspiré les avions de Clément Ader

Crédits : Jacques de Spéville/8e étage


Pour qui s’intéresse au biomimétisme, l’exemple de Clément Ader est à la fois fascinant et édifiant, tant il illustre à merveille les progrès et les erreurs possibles par cette méthode. Depuis, le mot Avion a perdu sa majuscule et est passé dans le langage courant. Désormais, les inspirations biomimétiques des avions modernes, bien que réelles, sont aussi plus discrètes pour l’œil non averti. L’héritage de Clément Ader subsiste à travers l’Institut Clément Ader, un laboratoire de recherche en mécanique pour différents secteurs dont l'aéronautique.